dimanche 27 juillet 2008

« Les Médias pensent comme moi ! » (1993/1997), fragments du discours anonyme



Paru en février 1993 aux éditions L’Harmattan, cet essai a fait l’objet d’une nouvelle édition augmentée en 1997. Son succès m’a d’autant plus surpris que j’avais frappé en vain, pendant près de deux ans, aux nombreux portails des éditeurs patentés. Le manuscrit a été refusé partout, au point que je doutais d’avoir fait œuvre utile et que j’étais sur le point de renoncer, bien que je ne renonce jamais...


■ Genèse du livre. La parution du Bonheur conforme m’avait conduit à « produire » de nouveaux articles, par exemple dans Le Monde diplomatique (en janvier et avril 1986), mais aussi dans diverses revues. Ces textes, où l’on reprend fatalement ce qu’on a déjà dit, sont aussi l’occasion d’approfondir parfois ou d’élargir l’analyse critique, en tenant compte d’observations nouvelles. Ainsi, je n’avais pas de peine à voir la « philosophie » publicitaire se diffuser dans l’ensemble des médias, et partant de là, à susciter un discours quotidien, faussement personnel, que propageaient à leur insu « les gens », – les gens… dont "je" fais partie ! L’idéologie dominante devenait une idéologie ambiante. Il y avait une sorte d’"inconscient du système" qui se manifestait à travers les multiples émergences de ce que l’on pouvait décrire comme un « discours anonyme ». J’accumulais des notes où j’en saisissais des linéaments, la difficulté étant de les mettre en relation les uns avec les autres. Mon propos était « d’envelopper par des éclairages successifs le discours qui nous enveloppe », en procédant de façon spiralée, par des mini-analyses concrètes, de slogans, d’émissions télévisées, d’expressions à la mode, d’images récurrentes, de rhétoriques politiques, etc. Tous ces « fragments du discours anonyme » semblaient viser à « dépersonnaliser » le citoyen pour le soumettre aux impératifs de l’ordre socio-économique. Cette triste réalité de notre "démocratie avancée", pour reprendre une expression giscardienne, était précisément contraire à ma philosophie « personnaliste », et à ce que je me proposais d’apporter à mes enfants comme à mes élèves dans l’édification de leur « moi ». Je me sentis donc appelé à dépister les pièges du discours anonyme pour contribuer à libérer la parole personnelle, en effectuant des « démystifications » s’inscrivant dans le sillage des Mythologies de R. Barthes. .

■ De l’écriture à la publication : le parcours du combattant. Mûri de 1985 à 1990, et partiellement nourri de textes déjà publiés, mon livre sera rapidement écrit. En septembre 1991, je le dépose chez Gallimard. En octobre, il est refusé. J’apprends par un membre du comité de lecture qu’on a dit du texte qu’il n’apportait rien de nouveau ; celui-ci m’indique que je n’ai pas été lu par les précédents lecteurs du Bonheur conforme, et que j’aurais mieux fait de leur adresser mon texte directement (le Comité de lecture refusant presque tous les manuscrits, la voie royale consiste à passer par un Directeur de collection...). Je tente le Seuil : nouveau refus ; un responsable me déclare aimablement que le Seuil ne rentabilise une publication qu’à partir de 3000 exemplaires vendus : or, on juge que mon livre n’obtiendra pas ce score.
Je m’accroche malgré tout : j’envoie partout des exemplaires de mon manuscrit. Partout on me le retourne...
Je ne savais plus à quel saint me vouer lorsque Serge Latouche, qui entre-temps m’avait de lui-même écrit pour saluer Le Bonheur conforme, m’apprend que son ami René Gallissot s’apprête à diriger une nouvelle collection chez L’Harmattan, « L’homme et la Société ». J’envoie donc mon livre à René Gallissot, qui l'examine et le retient aussitôt . C'est même lui qui trouve ce titre qui m’enthousiasme et qui favorisera le succès du livre : « Les Médias pensent comme moi ! ». Mon intitulé provisoire était en effet « Fragments du discours anonyme » ; ce n’était guère « porteur » comme disent les annonceurs ; mais la plupart de mes analyses soulignant le rôle des médias dans la diffusion d’un discours « anonyme » qui se croit « personnel », René Gallissot trouva avec ce titre un énoncé ironique qui, bien mieux que porteur, fut avant tout pertinent.

■ Profession de foi. L’objet de mon essai étant de mettre au jour les « présupposés » qui nourrissent, à leur insu, les diffuseurs du discours anonyme, je ne pouvais pas jouer au sujet transcendant qui n’est traversé par aucun pré-jugé. J’ai donc estimé nécessaire et légitime d’énoncer en conclusion du livre la philosophie qui sous-tendait mes jugements de valeur. Je la reproduis ici, à toutes fins utiles :
« La philosophie sous-jacente à mes analyses est précisément le personnalisme d’Emmanuel Mounier, dans lequel je m’inscris délibérément. Ma critique de l’individu anonyme n’aurait guère de sens si elle ne se fondait sur cette foi en la personne humaine, en sa conscience et en sa liberté, que j’essaie de défendre à tout prix. Il m’est arrivé d’opposer à la société de consommation son inverse qui serait une "société de contemplation", axée sur les valeurs d’authenticité et d’intériorité, de distance critique ou poétique, d’engagement pensé et de solidarité lucide. Je m’enfonce dans cette hérésie anti-moderniste. Le bonheur n’est pas dans l’euphorie du produit ou dans la folie du spectacle. Il ne peut être que dans le sens conscient que chacun peut chercher, donner à sa vie, à ses joies comme à ses peines. L’existence vraie consiste à pratiquer des valeurs plutôt qu’à consommer des signes. La contemplation du réel, la méditation sur l’être des choses et l’être des êtres, sont tout le contraire de cette appropriation fictive du monde qu’offrent les images médiatiques. La vie humaine est création. Et c’est ce pouvoir créateur que sape l’imprégnation des esprits par le discours anonyme. »
Cette profession de foi, que l’on pourrait croire destinée à « édifier » le lecteur, n’a d’ailleurs pas manqué d’être critiquée, voire moquée. Un intellectuel crypto-marxiste a vu dans la seule référence à Mounier l’indice d’un humanisme régressif parce que spiritualiste, point de vue également fort « édifiant » !


■ Journalisme et écriture journalistique. Le succès de mon essai sur le « discours anonyme », coïncidant avec la naissance de l’association Résistance à l’Agression Publicitaire (dont je fus co-fondateur avec Yvan Gradis et René Macaire), a relancé mon activité d’écrivain « engagé ». Je suis sorti d’une petite « traversée du désert », d’une solitude critique lourde à porter, dans la mesure où l’évolution socio-politique de la France allait dans le sens exactement contraire de ce à quoi j’aspirais (d’où « l’à quoi bon écrire ? » qui s’emparait de moi). Tout à coup, je fus donc heureux (et flatté !) de trouver des amis, au sein de RAP ou de mouvements convergents, qui se référaient aux analyses du Bonheur conforme ou des « Médias pensent comme moi ! », et redonnaient ainsi du sens à mes écrits militants, – d’autant que, parallèlement, j’étais appelé par Ignacio Ramonet à collaborer régulièrement au Monde diplomatique (j’y ai publié depuis une trentaine de pages, dont "Violences de l'idéologie publicitaire" en août 1995). L’un de ces articles, en mai 2001, a d’ailleurs fait un tableau du renouveau de la résistance au système publicitaire (« De l’organisation de la résistance »). En 1999, c’était l’association Casseurs de pub qui se lançait avec fracas, me demandant aussi ma participation. Cela ne m’empêcha pas, de 1994 à 98, de consacrer des heures et des heures à la rédaction de mon Dictionnaire portatif du bachelier ; mais j’avoue que j’aspirais à l’heure de la retraite pour pouvoir répondre à « l’appel » nouveau, quasi structurel, du « militantisme journalistique ».

Cette forme d’écriture m’a stimulé : la garantie d’être publié libère le potentiel d’écriture que l’on porte en soi, de même que la coalition des refus d’éditeurs désespère l’écrivain dont l’existence, alors, ne lui paraît pas plus « nécessaire » que ses écrits. Mais l’écriture journalistique, si elle permet d'avancer, a aussi ses limites et ses pesanteurs, comme je l’ai déjà souligné à propos du Bonheur conforme. Il est parfois harassant de s’entendre réclamer de nouveaux textes où il vous faut redire une fois de plus ce que vous avez cru écrire une fois pour toutes. Le journalisme ayant pour objet de rapporter ce qui paraît nouveau (les « nouvelles »), il m’a souvent paru paradoxal d’intervenir dans des journaux pour des articles de fond qui analysent justement ce qui ne change pas (cf. la présentation de De l’idéologie aujourd’hui). Par ailleurs, il y a toujours le risque de se perdre en textes de circonstances, aux dépens de l’œuvre – peut-être inaccessible –, qu’il faudrait aller chercher au fond de soi, en répondant à cet appel secret, ténu mais tenace, que couvre de son bruit interne l’impatience de publier pour publier…
F.B.

1 commentaire:

François Brune : a dit…

Cent ans de journalisme, et rien ne change!
Je viens de découvrir, dans le Dictionnaire des citations d'O. Millet (Livre de poche), un excellent mot d'André Gide, qui semble avoir inspiré le titre de mon livre: "L'habileté des grands journalistes est de pouvoir faire dire à l'imbécile qui le lit: "C'est tout juste ce que je pensais!" Hé oui, mais cette habileté n'est-elle pas justement le contraire de leur véritable métier?
Dans ce dictionnaire de citations, on en trouve bien d'autres à méditer, par exemple cet aphorisme de Sénèque: "La preuve du pire, c'est la foule", et c'est bien l'effet média qui la rend telle...